dimanche 20 mars 2011

Battu sur son propre terrain

Billet relatif au module #9

Il m’est arrivé pire que de me dire « Putain, où est-ce que j’ai mis mon cellulaire ? ». La question était plutôt du genre : « Putain, mais, je sers à quoi, là ? »
C’est une petite aventure qui pourrait arriver à n’importe qui et, par conséquent, à n’importe quel journaliste. Imaginez que vous êtes dans un train. Un TGV. Donc assis dans le summum de la fierté technologique française que ne cessent de vanter les gouvernements de droite et de gauche, depuis plus de 35 ans. Au moment de quitter la gare, alors que le train entame son accélération habituelle, le ciel vous tombe sur la tête : rupture de caténaire1. Le câble se met à fouetter la rame de part et d’autre dans un vacarme d’enfer. Les voyageurs paniquent, se précipitent sous les tables. Le train s’arrête au milieu de nulle part, en rase campagne, dans le noir, sans électricité... Il est près de minuit.
Le train n’a pas déraillé. Personne n’est blessé.
Des incidents comme celui-là n’ont habituellement pas de quoi faire l’ouverture du journal régional. Et puis… je n’étais pas censé travailler le lendemain puisque j’étais sur la route ou plutôt la voie ferrée des vacances. J’ai donc lâchement préféré patienter.
Jusqu’à certaines limites. Car les 400 passagers de ce fameux TGV n’ont jamais été informés de ce qui allait leur arriver. On voyait des gens tourner autour de la rame avec les lampes électriques, tenter de déplacer les câbles qui s’étaient enroulés autour du train. Les contrôleurs qui faisaient le trajet avec nous n’étaient pas mieux informés par leur hiérarchie qu’ils avaient pourtant régulièrement au téléphone. La première information que nous avons eue a été celle des pompiers qui sont venus nous transférer… six heures plus tard.
Pendant tout ce temps, les gens se sont impatientés. Certains ont filmé, pris des photos avec leur téléphone, commenté la situation avec la mesure du citoyen de la Rome antique qui a retrouvé ses vieilles habitudes d’arène sur Facebook : j’aime/j’aime pas. Jamais nous n’avions eu autant le droit de vie ou de mort sur la SNCF2. Que du bonheur.
Néanmoins, vacances ou pas, j’avais sous mon bras dans son sac mon réflexe numérique. Donc de quoi filmer en haute définition, même dans le noir (nous ne bénirons jamais assez les appareils numériques et leurs capteurs hypersensibles à la lumière). J’avais aussi pour bagage, mon métier : 15 années de journalisme et un petit peu de sang-froid qui me permettait d’entendre la grogne des passagers monter, à cause de l’absence de communication de la société de chemin de fer. J’explique donc aux premières personnes autour de moi que je suis journaliste à France 3 et que je vais… « travailler ».
Je récolte quelques témoignages, quelques ambiances entre le gentil contrôleur qui se laisse filmer, des passagers qui s’énervent, d’autres qui prennent leur mal en patience. Et je termine mon sujet par le transfert de l’ensemble des voyageurs, portés un par un, par les pompiers qui interviendront vers 6 heures du matin.
J’ai même alerté le rédacteur en chef par courriel et message sur boîte vocale pour lui dire que je mettais à sa disposition tous ces éléments sur un serveur et qu’il pouvait « me rappeler pour que je lui raconte l’histoire plus en détail ». J’avais juste omis que ce genre de démarche, aussi journalistique qu’elle puisse paraître, ne fait pas partie des habitudes de travail de la maison : « mais comment c’est qu’on fait pour les mettre au montage, les images ? Machin, il ne sait pas faire et Truc non plus… et puis on est samedi. Allez, ce n’est pas très grave. Mais sinon, effectivement, on a regardé les images sur Facebook, ils en avaient vraiment marre les gens, hein ? »
Des impressions de vide comme celles-là, on en croise plusieurs fois, j’imagine au cours de n’importe quelle carrière professionnelle.
Ce reportage, réalisé sous une forme de journalisme citoyen, mais par le journaliste professionnel patenté que j'étais, est donc resté inédit. Je me suis toujours demandé si l'excuse qu'on m'avait retournée autour des difficultés techniques ne cachait pas une certaine réticence corporatiste de mes collègues, une sorte de résistance à un comportement hâtivement qualifié de barbouze puisque réalisé avec du matériel personnel et surtout en solitaire. En attendant, les journalistes-citoyens avaient fait la job, eux.
Mais on peut se demander ce que deviendront ces volontés incessantes de blogueurs, à mettre en ligne tout ce qui bouge, tout ce qu'ils aiment (pouce en haut) ou tout ce qu'ils n'aiment plus (pouce en bas). Les médias qui se voulaient autrefois novateurs et démocratiques sont, finalement eux aussi, rentrés dans le rang. Un peu comme le quotidien Libération : « En trente ans, le quotidien que [Serge July] avait fondé avec Jean-Paul Sartre “pour donner la parole au peuple” est devenu une entreprise d'information comme les autres, luttant avec ses concurrents pour la conquête des classes moyennes supérieures branchées, susceptibles d'éveiller l'intérêt des annonceurs. » (Cohen & Lévy, 2008: 119)
À ce même titre, je me demande toujours quelle est la motivation première de ces « nouveaux journalistes ». La reconnaissance publique ? La volonté de faire passer ses propres idées au détriment des faits (dans le cas de mon train, c’était la colère qui guidait le plus souvent les téléphones portables…) ? La notoriété ? L'obtention de nouveaux privilèges, d'accès supplémentaires, comme le décrit Florence Le Cam (2006) au sujet des blogueurs en procès contre Apple ?
Et si, justement, les journalistes professionnels n’avaient pas jusqu’ici donné le mauvais exemple en privilégiant l’éditorial, l’analyse, le commentaire, le point de vue au détriment des faits. N’a-t-on pas fait croire aux citoyens, nous journalistes, en montrant que notre métier était essentiellement constitué d’actes de communication et non plus de reportages, qu’il était alors à la portée de n’importe qui ?

Notes
* L’un des énormes câbles électriques qui surplombent la voie ferrée pour l’alimenter les locomotives.
** SNCF : Société nationale des chemins de fer français. Le pendant français de VIA Rail, en quelque sorte.

Bibliographie
Cohen, Philippe & Lévy, Elisabeth. 2008. Notre métier a mal tourné : deux journalistes s'énervent. Paris : Mille et une nuits, 232 p.
Le Cam, Florence. 2006. « Etats-Unis : Les weblogs d'actualité revivent la question de l'identité journalistique ». in Réseaux. Vol. 24, n° 138, pp. 139-158.

lundi 7 mars 2011

Les secondes vies du chat, du pasteur et de l'esclave

Pour faire suite à mon billet d'hier soir relatif au module #8 du cours sur les mondes virtuels, voici un reportage que j'avais réalisé pour le compte de France 3 - Centre, en décembre 2009, sur un documentaire présenté au Festival du Film de Vendôme par Alain Della Negra et Kaori Kinoshita (et qui sont interviewés dans le reportage), The Cat, the Reverend & the Slave. Les deux cinéastes ont voyagé plusieurs fois aux États-Unis filmer des joueurs hardcore de Second Life et surtout les rencontrer IRL, « In Real Life ».



Le film commence en douceur dans la vie d'un couple et se termine en une apothéose virtuelle et pourtant bien réelle. Pour en avoir longuement discuté avec eux, j'ai su qu'ils n'avaient aucunement l'intention de caricaturer les joueurs qu'on voit. Au contraire, ils veulent juste montrer jusqu'où peut aller la projection de soi dans un univers virtuel... tout le propos du cours.

Le film est au catalogue des longs métrages de sa maison de production Capricci. Ci-dessous la bande-annonce, mais il existe également une page YouTube qui contient plusieurs extraits du film.

dimanche 6 mars 2011

De la multiplications des vies

Billet relatif au module #8

L’article de Doan Bui (2007) m’a bien fait rire. J’avais l’impression de me reconnaître dans cette première exploration de Second Life. En réponse à l’insistance d’une amie, j’avais créé un avatar, il y a 5 ou 6 ans, artefact dont j’ai évidemment oublié le nom aujourd’hui, tant je n’ai pas éprouvé le besoin de l’incarner. Je sais bien qu’un petit courriel sur le serveur me permettrait de récupérer prénom, nom et mot de passe, mais le problème est que je ne sais pas trop quoi y faire, sur Second Life
Réfractaire au monde virtuel, moi ? Non, pas vraiment… Mais je dois faire partie d’une génération, ou en tout cas d’une catégorie d’individus, pour laquelle l’invention et la créativité sont des moyens qui servent à réaliser des objectifs définis (et pourquoi pas ludiques dans ce cas-là) plutôt qu’à se contenter de vivre l’instant si virtuel soit-il.
Je suis joueur de World of Warcraft depuis mars 2006 avec parfois quelques longues périodes d’inactivité de plusieurs mois, lorsque les préoccupations personnelles et professionnelles de la vie réelle prennent le dessus. Dans le langage des joueurs en ligne, je suis donc ce qu’on appelle un « casual gamer » autrement dit joueur occasionnel. Mon avatar, Minkalottah, un Elfe druide plutôt solitaire et spécialisé en herboristerie et en alchimie, a développé des techniques de combat qui lui sont propres afin de pouvoir se défendre… seul ! Car voilà le triste lot de ma vie virtuelle en Azéroth*: la solitude.

Minkalottah, mon avatar sur World of Warcraft.

Ne pleurez pas, le reste du temps autrement dit dans la « vraie vie », je vais plutôt bien. Maintenant que j’y pense, cette solitude virtuelle a certainement plusieurs causes :
  • Je ne me connecte peut-être pas assez souvent pour me lier avec d’autres joueurs réguliers qui fréquentent le même serveur que moi et, ainsi, aller vivre cette merveilleuse aventure fantastique à plusieurs.
  • J’ai peut-être aussi du mal à communiquer avec une majorité de joueurs qui ne sont pas de ma génération et qui clavardent en jargon de « hardcore gamer » — le strict opposé du « casual gamer » —, ce à quoi je suis plutôt hermétique.
Je l’admets : je ne suis pas un joueur facile. C’était d’ailleurs l’esprit de la réponse que m’avais envoyé Blizzard, la société qui développe et commercialise le jeu, quand je leur avais demandé de m’indiquer quels étaient les serveurs où on pouvait trouver une majorité de joueurs de plus de 25 ans, parlant une autre langue que le franglais à l'étymologie SMSisée : « Nous sommes conscients des problèmes que vous évoquez […] », mais si je pouvais les régler moi-même… Auto-régulation, donc.
De fait, à vouloir essayer de faire comprendre à Kevin que ce n’est pas faire preuve d’un très bon esprit que de garder pour soi les pierres précieuses qu’on lui a confiées pour enchanter une épée, expliquer à Jennifer qu’« esquinter », « quête » et « quotas » s’écrivent bien avec un « q » et pas un « k » (sic) ou convaincre Jean-Jules qu’il est inutile de « péter la gueule à Sébastien demain à l’école », parce que ce dernier ne lui aurait pas remboursé les 200 pièces d’or qu’il lui doit depuis six mois, on y passe sa vie au point que cela devient un travail à temps plein.
Et je n’ai pas que ça à faire.
Peut-être alors que je devrais retourner sur Second Life : les adultes y foisonnent, de plus en plus d’entreprises y achètent du terrain pour communiquer ou y établir leur think tank, des laboratoires d’idées. D'ailleurs, Philip Rosedale, le concepteur de ce monde virtuel autogéré par ses habitants, semble dire qu’on peut y créer/faire TOUT ce qu’on veut (Mailhes, 2007). Mieux encore, Second Life deviendrait, d’ici peu de temps probablement, le lieu de rencontres de tout type : personnelles, professionnelles, moralement contestables ou pas, désirées et délirées**, mais en tout cas indépendantes de toute contrainte géographique ; une barrière monumentale à la création est en train de tomber.
L’idée est séduisante, mais je ne peux m’empêcher de me demander quel distinguo nous ferons de l’ensemble de nos mondes virtuels avec le monde réel, à court terme et à long terme. Je ne peux m’empêcher non plus de penser à la vision un tant soit peu apocalyptique des auteurs de Cybermondes : où tu nous mènes, Grand Frère ? : « La réalité virtuelle trompe nos sens, au point que monde réel et mondes virtuels finiront à terme, lorsque les technologies auront fait quelques progrès supplémentaires, par devenir totalement indiscernables. » (Zartarian & Noël, 2000: 142) 
Y aurait-il un danger à cultiver plusieurs vies de natures différentes ? Car, onze ans plus tard, je dois reconnaître que ma vie réelle s’est en effet assortie de quelques vies virtuelles sur World of Warcraft, sur Facebook (mon Café du commerce habituel), sur Starcraft (jeux de science-fiction où j’incarne un militaire corrompu que je détesterais au plus haut point dans la réalité), sur LinkedIn (où rien ne déborde à part mes expertises, profil professionnel oblige) ou encore sur ce blog où je ne pense pas un jour relater du tour de main à adopter pour ne pas rater les muffins aux bleuets. 
Quoi qu'il en soit, en l'an 2000 comme on disait, j’étais loin d’anticiper toutes ces vies.

Notes
* C’est le nom du monde imaginaire de World of Warcraft.
** Allusion au concept de Guattari et Deleuze qui, en résumé, constatent que toute entité sensorielle (individu ou groupe) qui délire ce qu’elle désire tend vers son devenir (Sibertin-Blanc, 2010)

Bibliographie
Bui, Doan. 2007. « De l'autre côté du réel ». in Le Nouvel Observateur, 2213, Jeudi 5 avril. pp. 86-89.
Mailhes, Laetitia. 2007. « Second Life, un monde sans gravité ». in Enjeux - Les Echos, Hors série n°3, Décembre. pp. 14-18. [En ligne http://www.lesechos.fr/enjeuxlesechosvirtuel/pdf/hors-serie/hs03.pdf, consulté le 1er mars 2011].
Sibertin-Blanc, Guillaume. 2010. Deleuze et l'anti-Œdipe : la production du désir. Paris: Presses universitaires de France, 150 p.
Zartarian, Vahé & Noël, Emile. 2000. Cybermondes. Où tu nous mènes, Grand Frère ? Genève: Ceorg Éditeur, 159 p.

vendredi 25 février 2011

The Daily lorgnerait du côté des tablettes Android

Pour faire suite au mini-essai publié dimanche soir, voici un lien vers un article de Technaute (Cyberpresse.ca). Il faudrait maintenant que l'idée de Ruppert Murdoch fasse ses petits dans le monde entier...


« The Daily, le quotidien numérique lancé en grande pompe au début de février par News Corp., pourrait être offert en version pour tablettes Android dès le printemps prochain, selon des sources citées jeudi par la blogosphère américaine. »

Lire la suite.

dimanche 20 février 2011

Qui table sur qui ?

Billet relatif au mini-essai #1

Apple a ouvert la voie il y a un an avec l’iPad. Samsung emboîtait le pas de la firme pommée à l’automne dernier avec Galaxy. Mais c’est lors du Mobile World Congress, qui a eu lieu du 14 au 17 février derniers à Barcelone, que la plupart des constructeurs qui souhaitent se positionner sur le marché des tablettes numériques sont venus dévoiler leurs modèles.
Dans l’absolu, et pour une majorité de personnes, une tablette numérique n’est pas plus essentielle à l’Homme qu’un téléphone dit intelligent. L’objet a plutôt été pensé pour générer chez l’utilisateur, souvent passionné de gadgets high-tech, un caractère « indispensable » à son environnement numérique voire un comportement addictif, ce qui peut grandement intéresser les diffuseurs de publicités.
Qu’il s’agisse du Playbook de RIM (concepteur du BlackBerry) du HTC Flyer ou de la gamme Galaxy de Samsung, la philosophie technologique d’une tablette numérique reste la même d’un constructeur à l’autre. L’agence de conseil Deloitte lui donne la définition suivante : « Les tablettes internet, ou web tablettes, tablettes media, nettabs ou ardoises sont des appareils mobiles munis d’écrans tactiles de 5 à 11 pouces, conçues pour accéder principalement à des contenus via Internet, […] » (Deloitte, 2010: 8). Cette vision, pour le moins simpliste, omet les caractéristiques techniques que sont capables d’embarquer les ordinateurs portables, ce qu’est à la base une tablette numérique.
Prolongement sensoriel
Il s’agit, certes, d’un ordinateur dont l’interface utilisateur a été simplifiée. Mais c’est surtout une interface mobile par excellence, utilisant les moyens de communication modernes, et qui se met en marche à la vitesse d’un téléphone portable, ce qui lui donne une instantanéité d’utilisation nettement supérieure à son aîné pliable. Tel un couteau suisse numérique, elle est à la fois outil de captation/saisie (son, image et texte), outil de transformation de ces éléments (édition) et enfin outil de réception/diffusion puisque connectée en permanence à internet. Une tablette numérique constitue donc, non pas le chaînon manquant entre l’ordinateur portable et le smartphone comme le prétend Steve Jobs dans sa keynote du 27 janvier 2010, mais plutôt la fusion des fonctions principales disponibles sur ces deux appareils, dans un objet unique et ultramobile.
D’un point de vue plus philosophique, la tablette numérique est donc une machine qui communique avec l’utilisateur par le biais de canaux certes codés, mais connus de tous voire innés : voir, lire, entendre, toucher, déplacer un objet… Elle devient par là même un prolongement de l’Homme puisqu’elle participe à son intention de recevoir/stocker/envoyer et donc à l’accélération des messages. En cela, elle constitue un des nombreux vecteurs contemporains de la communication publique.
La presse s’empresse
En dehors de ces nombreuses possibilités basiques que lui confèrent la connexion à internet, son écran et son interface tactile, la tablette numérique a immédiatement été perçue — particulièrement lors de la sortie de l’iPad début 2010 — comme LE nouveau support de diffusion pour la presse écrite, secteur industriel qui connaît une crise économique mondiale sans précédent. À la demande de ses abonnés/adhérents — français pour la plupart —, le magazine professionnel Les clés de la presse avait organisé à cet effet une conférence-présentation de la tablette numérique, en l’occurrence de l’iPad puisque la seule commercialisée à l’époque. Le petit reportage qui recueille les avis de ces différents responsables de publication est assez éloquent.




Néanmoins, certains groupes de presse vont franchir le Rubicon. À commencer par le mensuel américain Wired, par ailleurs spécialisé en nouvelles technologies, qui quelques mois après la sortie de l’iPad propose la vente en ligne de son magazine, selon une maquette interactive entièrement repensée pour le support électronique mobile.
D’autres tentatives toujours en vie sont lancées à la fin de l’année 2010 : Richard Branson, le patron aventurier de Virgin annonce la sortie de Project, magazine culturel interactif exclusivement numérique et vendu dans un premier temps sur iPad.

Richard Branson lance Project - Image prise sur son blog chez Virgin (http://www.virgin.com/richard-branson/blog/launching-project-virgins-i-pad-magazine/)

La maquette est belle, particulièrement léchée au point d’en oublier le principal… L’information passe en effet inaperçue derrière les animations variées, diaporama et autres publicités interactives. Soyons néanmoins beaux joueurs sur cet essai, car le journalisme n’est certainement pas la principale préoccupation de Virgin qui a mieux à faire avec un média qui sera fidèle à son identité commerciale, comme tenter de relancer l’industrie de la musique à travers de nouvelles formes de communication publique.
Pourtant, Apple, dans ses campagnes commerciales, ne manque pas de mettre en avant les produits du journalisme en renvoyant notamment la balle au New York Times, lequel quotidien avait dû rendre son site internet « iPad ready » pour être en harmonie commerciale avec le constructeur de Cupertino, lors du lancement de l’iPad. Concurrence oblige, USA Today avait d’ores et déjà poussé la réflexion plus loin en rendant accessible et en adaptant leur site pour n’importe quel appareil mobile par le web.
Plus récemment, le lancement de The Daily, nouveau produit du géant de la presse, Rupert Murdoch, a également eu lieu aux côtés de représentants de la fameuse Pomme. Il s’agit là en revanche d’une application spécifique qui vend l’édition électronique de The Daily selon une formule d’abonnement interne par l’AppStore, le magasin en ligne d’Apple. La presse sort donc des circuits traditionnels de distribution ce qui n’est pas sans provoquer quelques remous sociaux, particulièrement en France. Certaines sociétés de distribution ont vu le jour sur la toile : Relay, Zinio ou lekiosque.fr proposent des formules d’abonnement qui permettent de télécharger un fac-similé des magazines qu’ils vendent en format PDF, rien de bien interactif en somme. Toutefois, quelques hebdomadaires comme Le Point s’engagent dans la vraie diffusion numérique en proposant à leur tour une maquette spécifique pour les tablettes.
(Dé)pression ?
Bilan des courses, un an après ? La presse n’est pas plus achetée sur tablette que sur papier. Wired qui affichait de beaux espoirs en juillet 2010 voit ses chiffres de ventes numériques retomber (Monjou, 2010). Les divers débats qui tournent autour des questions comme « les tablettes sauveront-elles la presse ? », même si ces discussions manquent souvent de profondeur parce que trop émotives, sont restés en l’état et n’apportent toujours pas de réponses solidement argumentées : les éditeurs de presse qui ont véritablement négocié le virage du numérique sont encore peu nombreux et les tablettes numériques, tous constructeurs confondus, ne sont pas encore assez répandues dans le public habituellement consommateur d’informations. Malgré toutes les spéculations qu’on peut trouver sur le net et ailleurs, les données dont on dispose ne sont pas encore suffisamment riches pour définir un quelconque phénomène de masse, qu’il s’agisse d’une adoption ou d’un rejet de la presse en numérique.
D’ailleurs, à ce sujet, les cabinets de conseils et les experts que consultent les entreprises et les groupes de presse prônent encore la patience. Même si on constate qu’un million d’iPad s’est vendu en 28 jours peu de temps après sa sortie (Deloitte, 2010: 5) Il n’en reste pas moins que le phénomène reste encore à l’état de niche commerciale. Certaines études privées pensent même que le produit serait en avance sur son temps : « La population mondiale vieillit. La plupart des plus de 50 ans croît. Les modes de consommation conservateurs peuvent donc perdurer, voire prendre du poids, par rapport aux modes progressistes. Mais à terme la part de ceux nés après les années 1980 l’emportera sur ceux nés avant. » (L'Atelier de BNP Paribas, 2008: 57).
On refait le Mac, le blog du chroniqueur et journaliste Olivier Frigara, fournit une illustration éloquente du débat actuel. C’est sans aucun doute devant la même perplexité qu’il a diffusé, le mois denier sur son podcast vidéo, un débat intitulé : « La presse, échec de l’iPad ».


Ainsi, la presse écrite, tentant de se renouveler sur la forme, ne ferait pas recette ou du moins pas dans l’immédiat. Elle en oublierait même le fond. Sans se poser plus de questions. Pourtant, le désamour du public envers ses médias ne date pas d’aujourd’hui. Il s’accroît et montre, malgré les tentatives de reconquêtes, que ce n’est justement pas un problème de forme, mais de fond. Toutes les raisons maintes fois évoquées pour expliquer la crise (hyperconcurrence entre les médias, coûts de production de la presse, faible rentabilité par rapport à la masse salariale, diversification des marchés publicitaires…) sont en contradiction avec l’essence même du journalisme.
Le terrain — et donc les déplacements — la collecte des informations, leur vérification, la réflexion, la mise en perspective, la synthèse, la recherche perpétuelle de nouvelles données, la corrélation… ces notions de base qui constituent le journalisme d’information depuis plus d’un siècle ont pour ainsi dire disparu des rédactions et des salles de nouvelles faute de temps, de moyens techniques et humains pour les exécuter. La presse, au même titre que n’importe quelle entreprise commerciale qui cherche à faire des économies, a coupé dans ce qui lui coûtait le plus cher, sans tenir compte du fait qu’il s’agissait de l’outil qui transforme la matière première : la masse salariale que représentent les journalistes et les moyens dont ils disposent pour mener à bien leur tâche.
C’est d’ailleurs ce que dénoncent les auteurs d’une étude en cours sur la production multisupport des groupes médiatiques français et qui publient dans les Cahiers du journalisme quelques résultats d’étape. Ils constatent que la modernisation des outils de production et leur mise en réseau redonnent au contrôle de l’entreprise un pouvoir central encore plus grand. De ce fait, il empiète sur la nécessaire autonomie des journalistes qui y travaillent ce qui constitue un paradoxe puisque c’est en les rendant hétéronomes [NDR : l’inverse d’autonomes] que les journalistes ne sont plus à même d’avoir leur potentiel de proposition qui permet à l’entreprise de contourner la « crise ». (Gestin et al., 2009)
Optimisme de rigueur
Heureusement, la généralité connaît quelques exceptions. Certains patrons de presse comme Michael Ringier, à tête du groupe RIngier propriétaire entre autres du quotidien suisse Le Temps et des magazines l’Hebdo et l’Illustré, argumente autrement le sauvetage de la presse écrite : « Le journalisme est la seule chose qui peut sauver l'écrit. L'iPad reste pour le moment un gadget. J'en ai un depuis plusieurs mois, mais je l'utilise peu. Cela va changer, nous l'utiliserons peut-être dans quelques années pour le business, mais cela ne sauvera certainement pas la presse écrite » (Larroque & Petit, 2010).
Pas de chiffres utilisables, pas d’expérience significative… Considérons alors, pour être optimiste, que la presse sur tablette numérique a encore de belles années d’expérimentation devant elle. Ce sera d’ailleurs aux journalistes de s’emparer de ces champs du possible, comme l’ont fait Zoé Lamazou et Sarah Leduc, en réalisant le projet multimédia « Congo, la paix violée », projet de forme expérimentale, chapeauté par la chaîne d’information internationale France 24 et délivré gratuitement sur la vitrine commerciale d’Apple. Diaporama, sons d’ambiance, textes, vidéo, photos… tous ces éléments captés ont fait l’objet, on le voit et on l’entend, d’un traitement de qualité sans perdre une once de l’objectif journalistique des deux reportrices : dénoncer le viol des femmes devenu monnaie courante au Congo, car utilisé comme arme de guerre.
De telles productions journalistiques peuvent servir de modèles. Mais avec les méthodes de gestion draconiennes des groupes de presse et même des médias indépendants, que demandera-t-on aux journalistes de demain qui devront produire, et bien sûr « écrire » en pensée, chaque image, chaque son, chaque séquence, l’agencement de tous ces éléments qui fera que le reportage ne pourra être modifié que par la réalité et non pas par ses multiples opérations de retraitement qui permettent de faire d’une séquence plusieurs images, d’un texte écrit un commentaire sonore, d’une simple idée une information qui ne sera jamais vérifiée.
Philippe Gestin et ses collègues que nous citions plus haut font référence d’ailleurs à ce que pourrait être le journaliste de demain, déjà identifié comme tel par la presse nord-américaine : le backpack journalist qui porterait tout sur son dos, capable de capter/produire de l’image, du son, du texte, de les agencer et de les diffuser dans la seconde qui suit l’événement. Mais, encore une fois, lui donnera-t-on le temps, le recul, la réflexion pour analyser le sens des messages qu’il transmet ?
Bibliographie
Deloitte. 2010. Marché des tablettes numériques - Phénomène de mode ou tendance de fond ? (Etude d'impact. Document disponible à l'adresse https://www.deloitte.com/print/fr_FR/fr/votre-secteur/technologies-media-et-telecommunications/6cfc90837abcc210VgnVCM3000001c56f00aRCRD.htm). Paris: Deloitte, Décembre 2010. 23 p.
Gestin, Philippe (dir.), Gimbert, Christophe, Le Cam, Florence, Magali, Rodhomme-Allègre, Rochard, Yvon, Romeyer, Hélène, & Ruellan, Denis. 2009. « La production multisupports dans des groupes médiatiques français : premières remarques ». in Les cahiers du journalisme. n° 20, Automne 2009, pp. 84-95.
L'Atelier de BNP Paribas. 2008. Etude sur les médias (Document disponible à l'adresse http://www.atelier.net/study-360). Paris: BNP Parisbas, 1er octobre. 63 p.
Larroque, Philippe, & Petit, Héléne. 2010. « L'iPad ne sauvera pas la presse écrite ». Le Figaro. En ligne le 27 mai. http://www.lefigaro.fr/medias/2010/05/26/04002-20100526ARTFIG00535-l-ipad-ne-sauvera-pas-la-presse-ecrite.php Consulté le 2011 15 février.
Monjou, Clément. 2010. La presse sur iPad est-elle déjà en crise ? eBouquin.fr. En ligne le 30 décembre. http://www.ebouquin.fr/2010/12/30/la-presse-sur-ipad-est-elle-deja-en-crise/ Consulté le 16 février 2011.